Germaine Le Goff (1891 - 1986)
Directrice de l'Ecole Normale des Filles de Rufisque
La vie de Germaine Le Goff vaut la peine qu'on s'y arrête. Elle couvre la meilleure partie du 20ème siècle et permet de découvrir l'époque coloniale du point de vue d'une institutrice dont la principale préoccupation fut d'ouvrir aux filles la possibilité de fréquenter l'école. Mme Le Goff arriva à Djenné, au Mali, en 1923. En 1938, après avoir travaillé comme institutrice pendant plusieurs années, elle fut chargée de créer au Sénégal la première Ecole Normale d'institutrices ouverte aux Africaines. Elle y travailla jusqu'à sa retraite, en 1945. Rentrée en France, Germaine Le Goff s'éteignit à l'âge de 95 ans, laissant derrière elle un journal, ses mémoires et une abondante correspondance qui n'a jamais été publiée. La biographie proposée par François-Xavier Freland s'appuie sur ces documents et des interviews de quelques anciennes élèves. Elle offre un portrait attrayant de cette enseignante hors pair.
Germaine Le Goff est née en 1891 en Bretagne dans une humble famille de pêcheurs. A l'époque, une féroce animosité oppose l'Eglise catholique à l'Etat. Les convictions anticléricales des parents de la jeune Germaine et l'aide financière d'un de ses oncles lui permettent d'entrer à l'Ecole Normale et de devenir institutrice. Après quelques années d'enseignement en France profonde, elle demande à être mutée en Afrique, avant tout parce que ses rapports avec le curé et la petite bourgeoisie de son village se sont envenimés au point de rendre son existence infernale. Comme elle l'écrit, juste avant de quitter la France : « Adieu méchant curé [...] à l'attitude antichrétienne et antisociale. Vous nous avez éclairés en nous faisant comprendre que certains problèmes demeurent insolubles quand on est pauvre, que le mot liberté n'a aucun sens, qu'il est à rayer du langage de l'homme qui dépend d'un autre homme plus riche et plus puissant, ou d'un dictateur forcené, comme vous, monsieur le curé de Réguiny ».
Suite à l'enfer breton, Djenné semble être un paradis. Il n'y a pas de curé fustigeant l'école laïque et son institutrice du haut de sa chaire ; la famille a été dotée d'une maison confortable et quelques employés de maison s'occupent d'une bonne partie des tâches ménagères. Mais des difficultés imprévues associées à l'enseignement dispensé aux enfants du lieu – en particulier aux filles – ne tardent pas à ramener Germaine Le Goff sur terre. Aucune de ses élèves ne parle français et elle-même ne comprend pas les langues parlées dans la région. De plus, les piliers de l'enseignement républicain que sont la lecture, l'écriture et l'arithmétique ne semblent guère appropriés aux besoins de ses jeunes élèves. Comme elle le relève dans ses mémoires : « J'avais compris qu'instruire – comme en France – des filles pour un milieu inculte, c'était mettre la charrue avant les bœufs. Les connaissances que j'enseignais étaient-elles des connaissances utiles dans un milieu comme Djenné où il n'y avait ni livres, ni journaux, ni aucune boutique vendant le papier et le porte-plume ? Apprendre à lire pour lire quoi ? Apprendre à écrire pour écrire à qui ? Apprendre les quatre opérations à des fillettes qui ne disposeraient sans doute que d'une poignée de cauris chaque jour pour faire leur marché ... n'était-ce pas haute fantaisie que d'instruire des filles qui auraient à vivre la vie de leurs mères, des femmes africaines depuis des millénaires ? ».
Cette remise en question des programmes d'enseignement et de son rôle d'éducatrice la conduit à modifier son approche pédagogique et à essayer de répondre aux besoins réels de ses élèves. Parallèlement, elle cherche à convaincre les parents des alentours d'inscrire leurs filles à l'école. Les effectifs augmentant, elle commence à former des aides-institutrices qui puissent s'occuper des élèves les plus jeunes car, comme on l'imagine, l'administration coloniale qui a envahi l'Afrique « pour la civiliser » est plus prompte à acheminer sur place ses collecteurs d'impôts et ses gardes-cercles qu'à envoyer de nouvelles institutrices pour apprendre à lire et à écrire aux petites Africaines. Cela n'empêche d'ailleurs pas l'inspecteur dépêché sur les lieux de trouver l'approche de Germaine Le Goff intéressante et de rédiger d'excellents rapports sur son enseignement. Cela favorise sa promotion au Lycée Faidherbe de Saint-Louis où elle arrive en 1926. La ville est très animée, l'aviateur Mermoz vient de mettre le Sénégal à quelques encablures de Toulouse mais malheureusement pour notre institutrice, la vie au lycée s'avère être un véritable cauchemar : le proviseur est incompétent, les élèves agités et l'appartement qui lui est alloué, insalubre.
Les problèmes d'intendance les plus pressants étant réglés, Germaine Le Goff se remet à ses recherches concernant l'éducation des filles. Elle écrit un petit ouvrage de morale intitulé « Mamadou et Kadidia » à l'intention de ses élèves et continue à intervenir auprès des milieux éducatifs, administratifs et coloniaux afin que ces derniers ouvrent plus largement l'accès des jeunes Africaines à l'école. Pour elle « la femme noire africaine n'existe pas dans l'esprit du colonisateur ... et sans égalité des sexes, il n'y a aucun progrès possible, ni en France, ni en Afrique, ni ailleurs ». Son transfert à Dakar en 1932 lui permet de peaufiner le système éducatif qu'elle préconise, un système basé sur le travail, la tolérance, l'égalité et la liberté religieuse. Cette approche lui attire immédiatement les foudres de l'Evêque de Dakar, mais elle n'y prête guère attention car elle n'est plus la jeune institutrice que malmenait un curé de campagne dix ans plus tôt : Femme forte et déterminée, elle ne s'en laisse plus conter.
En 1936, l'arrivée au pouvoir du Front populaire permet plusieurs réformes, tant en France que dans les Colonies. Pour Mme le Goff ce changement de gouvernement marque le début d'un nouveau chapitre de sa vie professionnelle. En 1938, elle est choisie par le nouveau Gouverneur général de l'AOF pour diriger, à Rufisque, la première Ecole Normale d'institutrices ouverte aux Africaines. Une quarantaine de jeunes femmes désirant devenir institutrices sont alors recrutées dans l'ensemble de la Colonie et deviennent les premières institutrices africaines au terme de leurs études pédagogiques. Cette première cohorte est bientôt suivie par d'autres qui deviendront l'épine dorsale de l'enseignement primaire à l'époque des indépendances. Le discours prononcé par Mme Le Goff à l'occasion d'une invitation de ses anciennes élèves à Dakar, trente ans plus tard, résume assez bien les buts de « son » école :
« Je suis fière de mes filles. Non plus de mes élèves jeunes filles, mais des femmes, des mères, des citoyennes de pays souverains. Là où le destin les a placées, je sais qu'elles accomplissent avec compétence et conscience la tâche qui leur est dévolue. Je sais que leurs enfants montent ! Mais qu'ils n'oublient jamais qu'en 1938 mon but n'était pas de faire en quatre ans des femmes savantes, mais des femmes plus évoluées qui éduqueraient la masse et par leur rayonnement personnel et par l'école. Et qu'ils n'oublient jamais, ces enfants de mes filles, que lorsque je les voyais sortir de notre maison familiale de Rufisque, je n'ignorais pas qu'elles allaient plonger dans un milieu parfois hostile qui n'acceptait pas alors l'évolution de la femme africaine... Mon seul mérite ? D'avoir fait de l'éducation et non pas de la sous-éducation pour pays sous-développés... J'ai compris que « mes Africaines » portaient en elles des qualités profondes, des possibilités dont elles devaient prendre conscience, pour qu'elle puisse les réaliser au mieux. C'est fait. ». La guerre éclate peu après l'ouverture de l'Ecole et complique la tâche de Mme Le Goff. On a davantage besoin d'infirmières que d'institutrices et les fonds alloués à l'établissement rétrécissent comme peau de chagrin. La dégradation des bâtiments s'accentue et l'Ecole manque de tout, l'obligeant à fonctionner en quasi autarcie. De plus, l'anti-pétainisme des Le Goff n'aide pas les choses. Mais l'école reste ouverte et en dépit de conditions extrêmement difficiles, la directrice réussit à maintenir une ambiance familiale et à établir des relations d'amitié, de respect mutuel et de confiance avec et entre ses élèves dont elle ne cesse de défendre la cause. A preuve, son intervention auprès du conseil de discipline en faveur de deux élèves convoquées – et finalement renvoyées de l'Ecole – parce qu'elles étaient tombées enceintes :
« On demande sévèrement la révocation de ces deux jeunes institutrices débutantes. On les accuse d'être enceintes dans un milieu où le mariage est une simple entente entre deux familles qui s'accordent sur une dot, milieu qui ne fait aucune différence entre un enfant légitime et naturel. On inflige des blâmes à deux pauvres gosses. Deux jeunes filles qui ne comprennent même pas leur faute. Cette erreur de tout juger par rapport à la France mène à une injustice. Cette punition aura des conséquences désastreuses ».
Cette solidarité encouragea la tolérance et le travail porta ses fruits. De très nombreuses élèves de l'Ecole de Rufisque devinrent des personnalités importantes dans le domaine des arts, de la culture, de la politique et de l'enseignement au cours des décennies qui suivirent : la Guinéenne Jeanne Martin-Cissé et l'Ivoirienne Jeanne Gervais furent parmi les toutes premières femmes Ministres du continent africain; la journaliste sénégalaise Annette Mbaye d'Erneville, l'écrivaine Mariama Bâ et d'autres ouvrirent la voie de l'écriture au féminin ; d'autres changèrent le statut de la femme dans leur communauté, telle cette institutrice togolaise anonyme qui publia un article autobiographique à Dakar en 1942 sous le titre "Je suis une Africaine...j'ai vingt ans". Toutes ces femmes accomplirent un travail de titan, souvent dans des régions fort éloignées des grands centres, et leur détermination permit de combattre l'analphabétisme, d'ouvrir l'école aux filles et d'offrir de nouvelles opportunités aux femmes des générations à venir.
Oui, l'histoire de Mme Le Goff vaut la peine qu'on s'y arrête. Elle témoigne d'un moment important de la lutte contre l'analphabétisme et la prise de conscience d'un monde en devenir qui ne se satisferait plus des inégalités entre les sexes, trop longtemps considérées comme inéluctables.
Autres personnages historiques du Sénégal
Ephémerides du jour
-
12 Mars 2024
Cérémonie d'inauguration à Saly Portudal, présidée par le Ministre de la Santé Marie Khemesse Ngom NDIAYE, du Centre International d’Ophtalmologie Swiss Visio Sénégal. Bâti sur une superficie de 3 000 m2 pour un coût global de 3,5 milliards F CFA, le centre a pour objectif d’améliorer la santé visuelle de la population sénégalaise et, au-delà, de toute la sous-région. Mieux, il doit contribuer à la réduction de la prévalence de la cécité en proposant des soins oculaires complets.
-
12 Mars 2019
Signature par le président Macky SALL d'un projet de loi portant ratification du Millenium Challenge Compact, marquant ainsi l’adoption officielle par le gouvernement des termes du Contrat de 550 millions de dollars du Millennium Challenge Corporation (MCC) des États-Unis d'Amérique. Le gouvernement du Sénégal donnera une contribution de 50 millions de dollars US, ce qui portera le programme total à 600 millions de dollars US (environ 345 milliards de francs CFA). Le Compact est conçu pour accroître la fiabilité et l'accès à l'électricité, soutenir la croissance économique et réduire la pauvreté. Avant cela, le Sénégal avait déjà bénéficié d’un premier compact d’un montant de 540 millions de dollars US, mis en œuvre de septembre 2010 à 2015. Les projets de ce Compact portaient sur des investissements stratégiques dans les réseaux routiers et les systèmes d’irrigation dans la vallée du fleuve Sénégal et en Casamance.
-
12 Mars 2017
Extradition vers la République de Guinée du lieutenant Aboubacar Sidiki DIAKITÉ alias Toumba, arrêté au Sénégal après avoir, sept ans plus tôt, tenté d'assassiner le capitaine Moussa Dadis CAMARA, Président de la République de Guinée, dont il était l'aide de camp. La justice guinéenne le traquait aussi pour la responsabilité qu'il aurait eue dans les massacres du 28 septembre 2009 au stade de Conakry..
-
12 Mars 2017
En finale de la Coupe d'Afrique des Nations de football U 20 à Lusaka, l'équipe de la Zambie bat celle du Sénégal sur le score de 2 buts à 0 et remporte son premier trophée continental dans cette catégorie. Phase de groupes l'équipe du Sénégal a battu celle du Soudan (2-0), celle du Cameroun (2-0) et à fait match nul avec celle de l'Afrique du Sud (2-2). En demi-finale, l'équipe du Sénégal l'a emporté face à celle de l'Afrique du Sud (1-0).
-
12 Mars 2007
Rappel à Dieu à Dakar à l'âge de 81 ans de Mouhamed Seyni GUÈYE, plus connu sous le nom de Sangg Bi, érudit musulman et guide du mouvement spirituel appelé Naby-Allah. Il est le bâtisseur, entre 1992 et 1997, de la Mosquée de la Divinité située sur la corniche ouest à Dakar.
-
12 Mars 1985
Le Sénégal et la Guinée Bissau signent devant le tribunal arbitral composé de trois membres un compromis pour leur différend maritime. La Guinée Bissau dénonce l'accord conclu par un échange de lettres entre la France et le Portugal le 26 avril 1960 et relatif à la frontière en mer. Le tribunal estimera le 31 juillet 1989 que l'accord franco-portugais est valable et opposable aux deux États mais qu'il ne délimite pas les espaces maritimes qui n'existaient pas à la date de sa conclusion.
-
12 Mars 1976
Inauguration de la Zone Franche Industrielle de Dakar (ZFID) par le Premier Ministre Abdou DIOUF. La ZFID a été créée par une loi du 22 avril 1974. En créant cette zone située à Mbao le gouvernement entend mettre en place un cadre attractif pour les investisseurs étrangers désireux d’utiliser une main-d’œuvre à bas prix tout en bénéficiant d’exemptions fiscales.
- 12 Mars 1911 Deux biplans Farman sont débarqués à Dakar et transportés à Bambey où un terrain d’aviation avec hangar avait été aménagé au nord de l’escale.Le 13 juin 1911, aux commandes d'un de ces appareils, le capitaine Marcel SIDO avait effectué un vol d'essai durant lequel le Farman s'était élevé à 50 mètres du sol, avait survolé le terrain d'aviation, l'escale de Bambey et les villages environnants sur 30 km avant d'atterrir.
-
12 Mars 1861
Arrivée à Mboro de la colonne expéditionnaire française du Cayor commandée par le chef de bataillon MAYER après avoir livré bataille aux forces du Damel Macodou Coumba Yandé FALL à Diati. La bataille de Diati qui eut lieu le 8 janvier 1861 fut une défaite des Cayoriens et le Damel préféra se réfugier momentanément au Saloum où régnait un de ses fils, le Bour Saloum Samba Laobé FALL.



